Overblog Suivre ce blog
Editer la page Administration Créer mon blog
/ / /

LE MONDE DIPLOMATIQUE - JUILLET 1997 - Page 32
tous droits réservés



Pour une révolution du tourisme

Par DORA VALAYER
DANS l'Etat indien du Kerala, 250 familles de pêcheurs ont reçu cette année des notifications d'expulsion, en violation de la législation relative à la protection des zones côtières. Plus d'un millier de personnes vont ainsi perdre, d'un seul coup et au nom du tourisme, leur moyen d'existence, leur habitat et leur environnement humain.

Dans l'Etat de Goa, pendant ce temps, les paysans voient leurs terres littéralement dévorées par les terrrains de golf proliférant dans le secteur depuis cinq ans. Quant aux champs qui leur restent, ils sont contaminés par les produits chimiques utilisés pour ces aménagements, et ils se voient bien souvent privés d'eau, puisque dorénavant, les gazons sont prioritaires pour l'arrosage.

Sur le site archéologique de Kadjuraho, dans l'Etat du Madhya Pradesh, les autorités ont l'intention de faire construire un casino, dans l'espoir d'inciter les touristes à prolonger leur séjour. Les protestations de la population locale et des archéologues n'y changeront rien... Et que dire de ce projet dans le Tamil Nadu ? La voie de passage séculaire des éléphants va disparaître, remplacée par... une autoroute.

On pourrait multiplier à l'infini ces exemples, tout en rappelant qu'ils ne se limitent évidemment pas à l'Inde. En Afrique, les tribus masaïs sont bien placées pour le savoir. Traditionnellement en harmonie avec l'environnement, les Masaïs ont été successivement expulsés de leur territoire du Serenguetti, puis du Ngorongoro, en Tanzanie, pour céder la place aux safaris.

Le tourisme constitue une grande industrie internationale et il a un bel avenir devant lui. Il représente en effet 6 % du PNB mondial, et progresse nettement plus vite que l'économie mondiale. La part des recettes touristiques dans la valeur des exportations mondiales est supérieure à celle des autres secteurs (exception faite des produits pétroliers et de l'automobile).

Plus la situation est morose, plus les échappées de vacanciers en terres lointaines sont nombreuses (1). Un pauvre était autrefois celui qui manquait de pain. Ensuite, c'était celui qui ne partait pas en vacances. Dans l'imaginaire de bien des gens, c'est maintenant celui qui ne peut pas partir au-delà des mers.

Mais qui sont les gagnants de l'économie du tourisme ? Dans les statistiques fournies chaque année par l'Organisation mondiale du tourisme (OMT) - sorte de baromètre annuel pour les décideurs et les acteurs de ce gigantesque marché - il faut distinguer les « entrées » dans un pays donné, des « recettes ». On découvre ainsi que les pays industrialisés sont de loin les vrais bénéficiaires, à la fois en nombre d'entrées et en recettes. La France arrive première, suivie de l'Espagne et des Etats-Unis pour les entrées, mais les Etats-Unis restent très largement en tête pour les recettes.

Ces derniers totalisent chaque année l'équivalent de l'ensemble des entrées de touristes dans les quatre pays suivants : le Mexique, l'Argentine, la Thaïlande et l'Egypte, soit quelque 44 600 000 visiteurs étrangers. En revanche, les recettes correspondantes pour la même période n'ont pas de commune mesure : 64 milliards de dollars pour les Etats-Unis, contre 29 milliards pour le « groupe des quatre ». En 1996, les Etats-Unis ont reçu, à eux seuls, plus du double des recettes perçues par l'Afrique et l'Amérique latine réunies. Plus significatif encore : le nombre de touristes visitant ces deux derniers continents est en légère augmentation, mais les recettes, elles, diminuent (2).

Il n'est pas besoin de statistiques pour deviner qu'un week-end à San Francisco est plus onéreux qu'une semaine à Bamako, mais ces chiffres nous permettent de nous défaire de certaines idées reçues sur les bienfaits et les retombées du tourisme, notamment dans le tiers-monde. Encore faut-il savoir que les chiffres de l'OMT ne prennent pas en compte certaines dépenses coûteuses pour un pays désireux de se lancer dans l'industrie du voyage.

Si San Francisco offre déjà des infrastructures immédiatement adaptables à un afflux de visiteurs étrangers, un autre site magnifique, mais vierge, à l'autre bout du monde, réclamera de très lourds investissements : aéroport international, routes et autoroutes, constructions hôtelières de diverses catégories, adduction et évacuation d'eau, etc. Et la quasi- totalité des équipements nécessaires devra être importée. Pour parachever la construction d'un hôtel, notamment, il conviendra de faire venir les téléphones de Grande-Bretagne, les ordinateurs des Etats-Unis, les ascenseurs du Japon, les système d'air conditionné du Canada, et les minibus d'Allemagne... Avant même l'arrivée du premier charter, le pays se sera lourdement endetté (auprès des pays industrialisés et des institutions internationales) pour réaliser les infrastructures indispensables.

Ces mêmes institutions qui lui imposent des programmes d'ajustement structurel pour réduire sa dette et encourager l'investissement étranger...

Aux dépens d'un développement durable

RESTE que le marché du tourisme est appelé à augmenter proportionnellement davantage dans les pays en voie de développement que dans les pays industrialisés. Selon l'OMT, l'Europe est en effet proche de la saturation et elle ne peut tabler que sur une croissance de 3 % d'ici l'horizon 2020, alors que l'Asie du Sud-Est peut miser sur une augmentation de 6 % à 7 %. On prévoit que dans 25 ans, le nombre de touristes à travers la planète aura triplé, passant de 592 millions chaque année à plus d'un milliard et demi.

S'il n'est pas question d'assimiler le tourisme à une activité répréhensible, ni de prétendre que le voyageur occidental, par le biais d'un néocolonialisme camouflé, participe au pillage des pays les plus pauvres, il est essentiel de tenir compte de certaines réalités. Dans un pays économiquement faible, tout est à faire en matière de développement touristique, mais rien n'assure que l'aménagement entrepris pour satisfaire l'hôte étranger soit conforme aux priorités de développement de la population locale, en matière de santé et d'éducation, notamment. En répondant d'abord aux besoins des touristes et non des autochtones, on ne favorise pas un développement durable. Certes, on crée des emplois, mais dans la plupart des cas subalternes et précaires. Le travail qualifié, lui, est réservé à un personnel généralement formé par les écoles internes aux grands groupes de tourisme, et destiné ensuite à tourner dans le monde entier.

Les équipements touristiques contribuent par ailleurs à l'urbanisation des zones concernées, attirant comme un aimant des flux d'autochtones à la recherche d'un emploi ou d'une vie moins difficile. Comme la demande est bien supérieure à l'offre, et que ces populations déracinées ne sont pas formées pour les emplois potentiels, surgissent de nouvelles pauvretés, en même temps que se désagrègent le tissu social puis, inéluctablement, les valeurs culturelles (3). Et comment chiffrer cet autre effet pervers du tourisme qu'est la prostitution, en particulier la prostitution enfantine ?

Le marché du tourisme mondial et son industrie tentaculaire deviennent ainsi l'exemple type de l'avenir auquel la mondialisation condamne, de façon irréversible, les populations les moins armées (4).

Comme le souligne M. K. T. Suresh, responsable d'une association indienne de défense des populations face au tourisme : « Le problème posé aux hôtes est simple : ils auront abandonné leurs terres et leurs outils de travail pour s'investir dans le tourisme, et tout le pays aura à en souffrir dès que se déclenchera une seconde guerre du Golfe ou une épidémie à l'autre bout du pays. Nous aurons transformé les processus économiques existants en une monoculture pour découvrir que cette monoculture n'est pasviable (5).»

Pour éviter les méfaits parfois irréversibles d'un tourisme déséquilibré, il faudrait d'urgence changer les règles du jeu actuel imposé par les pays du Nord à ceux du Sud. Mais on ne pourra pas faire, auparavant, l'économie d'une prise de conscience du touriste lui-même, car ses exigences conditionnent ce marché. Dans certaines régions, les demandes du vacancier sont telles pour les douches, les toilettes, les piscines, le respect des normes occidentales d'hygiène dans les cuisines et la tenue immaculée du personnel, que les habitants de la région, en particulier les agriculteurs, sont soumis à des restrictions draconiennes pour leurs propres besoins. Que les autochtones ne disposent d'eau que quelques heures par jour, le client-roi l'a peut-être lu quelque part, mais rarement au bon moment pour qu'il renonce à la destination de son choix. Il n'est pas de consommateur plus ignorant - volontairement ou non - des conditions dans lequel le produit qu'il consomme a été élaboré que le touriste.

En amont, l'enseignement du tourisme pourrait permettre de faire évoluer les mentalités. En ne se limitant pas aux aspects techniques de la profession, et en incitant leurs étudiants à se pencher davantage sur la réalité sociale, économique et politique des pays qu'ils « vendront », les écoles qui préparent à ses métiers pourraient contribuer, de façon importante, à la sensibilisation du client-consommateur.

L'éthique peut en outre se révéler un argument de vente. Les organismes de type associatif jouent, dans ce domaine, un rôle non négligeable (bien que les pays anglo-saxons et les pays nordiques soient plus actifs que ceux du sud de l'Europe). Il peut s'agir de structures très petites, mais parfois très actives, et qui font souvent école auprès du secteur commercial. Certaines d'entre elles jouent actuellement un rôle moteur dans le respect d'une certaine éthique du voyage dans les pays du tiers-monde et appellent notamment, comme le demande Mme Aung San Suu Kyi, prix Nobel de la paix, à refuser de se rendre en Birmanie.

Reste aussi à appliquer des « codes de bonne conduite », qui ont fait l'objet de négociations à l'échelle internationale. Le plus intéressant d'entre eux - et le moins connu - est la Charte du tourisme durable. Ce document a vu le jour en 1995, en conclusion d'une conférence qui a regoupé 600 participants à Lanzarote, aux Canaries, sous l'égide de plusieurs organismes internationaux (dont l'Unesco et l'OMT). Dans ses 18 articles, cette charte intègre au tourisme les principes énoncés lors du Sommet de la Terre, tenu à Rio en 1992. On y rappelle la nécessité de reconnaître les populations locales comme étant les acteurs indispensables et prioritaires des projets touristiques, et de les convier à un débat dont elles sont presque toujours exclues. On y prêche, en somme, une sorte de « démondialisation» du tourisme...

DORA VALAYER.

 



(1) Lire Transverses-info, revue de l'Association Transverses, qui se consacre à la réflexion, l'information et l'action sur le tourisme Nord-Sud, 7, rue Heyrault, 92100 Boulogne.
(2) L'Amérique latine perçoit en 1992 3,16% des recettes touristiques mondiales, contre 4,04 % en 1980. De son côté, l'Afrique perçoit 1,90% contre 2,63 %. Seule, la région Asie-Pacifique, a enregistré une percée spectaculaire, passant de 8,39% à 16,82 %.
(3) Lire Autre temps, Cahiers d'Ethique sociale et politique, no 52, hiver 1996-1997, Paris.
(4) Lire, par exemple, Franck Michel, Tourisme, culture et modernité en pays Toraja, L'Harmattan, Paris, coll. « Tourismes et sociétés » dirigée par Georges Cazes, Paris, 1997.
(5) Extrait de l'intervention de M. K. T. Suresh lors du colloque « Pour un tourisme Nord/Sud porteur de développement», organisé en mars 1996 à Chantilly par l'organisation non-gouvernementale Groupe développement.
 

LE MONDE DIPLOMATIQUE - JUILLET 1997 - Page 32
http://www.monde-diplomatique.fr/1997/07/VALAYER/8869.html


TOUS DROITS RÉSERVÉS © 1999 Le Monde diplomatique.

Pour une révolution du tourisme

Partager cette page

Repost 0
Published by

Présentation

  • : Le blog de Hammamet autrement
  • Le blog de Hammamet  autrement
  • : Hammamet Autrement & plus encore
  • Contact

Profil

  • mon
  • Tu n'as pas aujourd'hui de prise sur demain,
Mais y songer c'est se donner l'esprit chagrin.
Ne gâche pas l'instant tandis que ton coeur veille:
Ce qui te reste à vivre est encore incertain.
o.khayam
  • Tu n'as pas aujourd'hui de prise sur demain, Mais y songer c'est se donner l'esprit chagrin. Ne gâche pas l'instant tandis que ton coeur veille: Ce qui te reste à vivre est encore incertain. o.khayam

Recherche

Culture